Le sens d'une oeuvre

Tant d'éléments s'entrecroisent dans l'élaboration d'une oeuvre, participant de l'histoire et de ses oppressions, de la culture et de ses liens, attaches ou entraves, de la vie personnelle, avec ce qu'elle trame en l'être d'obscurités et d'évidences, d'influences aussi, sans cesse accueillies et dépassées, que trouver le sens d'une oeuvre relève un rien de la gageure. D'autant plus que le lecteur aussi mêle en lui autant de sources quand il conduit sa lecture. Peut-être faut-il accepter, paradoxalement, que l'oeuvre, jusqu'au bout, garde son secret. Jean-Louis Chrétien évoque fort bien, quelque part, la richesse du secret, planète noire d'où sourd pourtant l'inépuisable lumière. Nous préserverons ici ce secret, et n'imposerons aucune interprétation, nous contentant de renvoyer sans cesse aux livres et à l'oeuvre, à ce qui est écrit. Peut-être ouvrirons-nous ainsi quelques itinéraires de lecture que chacun pourra, à sa guise, poursuivre ou abandonner. Nous serons bref, voulant être discret.

  1. Une vocation d'écrivain. Chez le jeune Mohamed Moulessehoul l'écriture est perçue comme un don du ciel l'obligeant, en échange de la grâce ainsi accordée, à remplir une mission. L'origine de cette grâce, le jeune cadet de l'école d'Officiers de Cherchell, la trouve d'abord dans son ascendance. La mère de Mohamed avait pour fonction, dans sa tribu saharienne, de conter des histoires. L'enfant a le sentiment d'avoir reçu cette fonction en héritage. Elle se réalisera, non dans l'oralité, mais dans l'écriture, en tentant de rejoindre la cohorte des auteurs que lui révèlent ses lectures, et qui furent, avec quelques variantes dans les épisodes de leur vie, marqués du même signe. Leurs oeuvres sont autant de lumières pour guider les premiers pas dans un monde difficile, quelquefois atroce. Car écrire, relève évidemment aussi d'influences, et du besoin de dire le monde.

  2. Un jeu d' influences. Dans son oeuvre, L'écrivain, ou L'imposture des mots, dans ses interviews, Yasmina Khadra égrène les noms de ceux qui furent ses maîtres. Camus et Kateb Yacine, Nazim Hikmet ou Nietzsche, et d'autres encore, fabuleux, Dostoievsky, Steinbeck, Gorki. Sa carrière de conteur et de romancier commence en écoutant ces voix là. Mais le parrainage de ces illustres devanciers, « cette amitié dans les étoiles » dont parle Nietzsche, ne peut suffire. Elle n'empêche pas les premiers manuscrits refusés, les rebuffades. Et si de tels aînés sont des guides et des phares, des références et des modèles, il faut au romancier trouver sa source d'inspiration, et au milieu d'aussi prestigieuses harmonies, sa propre musique.

  3. Une existence et des souvenirs. La part autobiographique de l'oeuvre de Yasmina Khadra est manifeste dans les textes que nous venons de citer, et qui ne sont pas des romans. Elle est peut-être repérable dans Cousine K., mais sans que l'on puisse définitivement effacer l'ambiguïté fondamentale qui préside à l'écriture, et que la critique structuraliste avait tenté de mieux cerner, à défaut de la dissoudre, en distinguant -pour aller vite- l'auteur du narrateur et de ses personnages. Après tout, Stendhal dans ses différentes préfaces à Lucien Leuwen, ne disait pas autre chose, en demandant (prudemment) qu'on ne veuille pas le confondre avec son personnage. La mise en garde et la prudence, révélant peut-être l'ambiguité de la relation entre l'auteur et sa créature. Yasmina Khadra n'est pas le commissaire Llob ni probablement aucun autre de ces personnages. Mais ses romans renvoient, incontestablement, par delà l'anecdote, à ce qu'il a vécu, traversé, aimé, ou haï et combattu.

  4. L'Histoire du Monde. Dans Les agneaux du Seigneur, A quoi rêvent les Loups, comme dans les romans racontant les enquêtes du commissaire Llob, de Morituri à La part du mort, son dernier livre, Yasmina Khadra évoque son Algérie natale, ses douceurs peut-être, mais aussi le sang qui y coule, la démesure, l'horreur, et la mort donnée au nom de Dieu ou d'obscurs pouvoirs. Et quand l'action se déroule ailleurs, comme dans l'Afghanistan des Hirondelles de Kaboul, c'est la même fureur qui est décrite, et face à l'inadmissible, les mêmes lâchetés, les mêmes compromissions, mais aussi les mêmes refus et le même courage.

  5. L'écriture.Toute lecture d'un livre de Khadra le révèle: il y a un style Khadra. D'aucuns ont parlé de lyrisme, de métaphores inattendues et superbes, d'une alliance de dépouillement et de poésie, d'images insoutenables et belles pourtant, jusque dans leur atrocité. A l'évidence, si la révolte de Yasmina Khadra est un cri, elle se veut aussi un chant. Ceux qui l'ont entendu s'en souviendront, ceux qui le découvriront seront probablement étonnés, ébranlés, par la violence et les harmonies -savantes- de sa musique et de ses mots.

  6. Polars? Il y a des intrigues, des assassins et des victimes, des enquêtes, et dans certaines oeuvres, un commissaire atypique, étonnant, désespéré et génial. Auteur de romans policiers alors, Yasmina Khadra? Sans doute, et de fort belle façon. Il maîtrise les règles, difficiles, du noir, genre dont on sait au moins depuis James-Hadley Chase, Raymond Chandler, Lawrence Block, Jean-Claude Izzo, et quelques autres, qu'il appartient à une littérature particulière, d'abord parce qu'elle n'ennuie jamais des lecteurs très exigeants sur ce chapitre -c'est une de ses règles- et ensuite parce qu'elle offre la visite, en compagnie de personnages souvent peu recommandables, de quelques bas-fonds où l'humanité ne présente pas toujours son meilleur profil, et où les héros -parce que les salauds n'y sont quand même pas tout seuls- peuvent avoir de lamentables faiblesses . Une littérature d'une grande force donc, et dont plus personne ne songe aujourd'hui à contester la valeur et l'importance. Cela étant, et à l'évidence, l'oeuvre de Yasmina Khadra ne peut être contenue dans ce seul genre. Elle comporte des livres de souvenirs (L'écrivain), ce que l'on pourrait appeler un pamphlet (L'imposture des mots), des romans dont l'intrigue n'a plus rien à voir avec le genre, ainsi pour Cousine K. où la douce fraîcheur des amours enfantines en prend d'ailleurs un coup, et ces romans, comme Les Agneaux du Seigneur, A quoi rêvent les loups, Les hirondelles de Kaboul, dans lesquels le lecteur verra d'abord une sorte de reportage haletant sur l'innommable, l'inhumain, l'insoutenable, vus de l'intérieur, et sous la conduite d'un guide fort bien documenté sur la question.

A présent, à vous tous, bonne lecture. Et puisque Albert Camus, cher à Yasmina Khadra, a écrit: "Chaque artiste garde ainsi, au fond de lui, une source unique qui alimente pendant sa vie ce qu'il est et ce qu'il dit. Quand la source est tarie, on voit peu à peu l'oeuvre se racornir, se fendiller. " (L'Envers et l'Endroit) demandez-vous, sans vouloir percer le secret de sa présence, quelle est la source, vivante et bruissante, de Yasmina Khadra.

PMF Juin 2004

La question du diable