Les personnages : Commissaire Llob

Commissaire Llob pour vous servir. Y a ceux qui m'aimeront, comme le journaliste de Newsweek qui pense que je suis le seul à pouvoir tirer l'Algérie de la grande dépression fangeuse où elle s'enfonce, et il y a ceux qui me trouveront vulgaire, misogyne, homophobe. Rédhibitoires ces reproches formulés la lippe méprisante. C'est pas ma faute, pourtant. Dans les décors qu'il élève pour moi, Y.K, question amours, on est plutôt côté cour, vénal et sordide, que côté jardin, fleurettes et grands nuages bleus. Et pareil pour tout le reste. L'Algérie où Y.K me jette, elle a presque plus rien à voir avec la gouache traditionnelle: plages blondes, ciel blanc de lumière, infinis déserts jaunes et roux, montagnes comme des poèmes de pierre, oueds tâtonnants dans leur quête de l'eau, foules bigarrées et ferveurs silencieuses. Mon Algérie à moi, elle saigne de partout, elle a des plaies innommables au ventre, au coeur, à la tête. Alors quand je m'arrête un peu pour regarder et pour raconter, j'ai plus tout à fait le coeur aux conventionnelles délicatesses.

Dans ma voix, il y a de la fureur, de la révolte, de la stupeur aussi, malgré l'habitude, mais du bonheur, il n'y en a guère. Alors si au détour d'une phrase je compare ma vieille épouse à un vieux camion couché, faut pas croire que c'est de la misogynie. C'est juste un peu d'humour parce que l'humour, c'est le seul viatique qui me reste dans mes voyages dans l'horreur. C'est, dans les tumultes des désastres, le murmure persistant de la contre-connerie. C'est plein de routes qui ne mènent nulle part le Monde. Des rêves en déconfiture, des jours fatigués et des nuits qui feront plus jamais l'oreiller sous la tête du Juste. Je vais être franc, quand je quitte mes romans à moi, et que je vais visiter les autres oeuvres de Y.K, je trouve pas grand monde, qui puisse me réconcilier avec le genre humain, ni avec moi-même d'ailleurs. La cousine K? Rien du polar, là! On va pouvoir respirer! Tu parles! Angélique, c'est sûr, le fillette, mais avec autour de la grande lumière cristalline de sa beauté, qui s'amassent, toutes les ombres de son âme minutieusement cruelle.

Ne parlons pas de l'autre! Nafa Walid, le gentil petit gars de "A quoi rêvent les loups?" il aurait pu être mon fils ou le vôtre en somme. Et, sans même qu'on s'en soit vraiment aperçu, d'un coup, on le retrouve dressé, ensanglanté, sur le charnier de ses victimes, dans son abîme, comme dit Y.K, un abîme qui, par la force des choses, est aussi le nôtre. Et dans Les hirondelles de Kaboul, dites-moi ce que je peux en penser de Moshem, qui jette sa pierre à la femme lapidée, et l'atteint et la blesse, comme ça, parce que les autres le font, et parce que la folie, même si les psychiatres ne s'en doutent pas, c'est une maladie contagieuse, et je vois pas d'andidote. Dois-je la continuer la litanie des noms des personnages qui ont plus souvent l'âme en guenille, déjà morte, que pleine d'amour et de chaud?

Vous voulez que je vous dise? Je crois qu'on me monte le bourrichon quand on fait de moi un des personnages-clé de Y.K. Et d'un, parce qu'on me retrouve pas, et de beaucoup, dans tous ses romans. Et de deux, parce que selon moi, les personnages clé, ils sont ailleurs. Vous allez me dire, chez les Justes, parce qu'il y en a quand même des Justes, dans cet immense maelstrom de haine et de pus! Pas moi, je revendique pas le titre. Mais l'oncle Tayeb, un vrai de vrai, je veux dire un qui a existé, v raiment, et dont Y.K nous parle, avec le feu de la reconnaissance dans l'Ecrivain. Ou Da Achour dans Morituri. Et puis Mussarat, dans Les hirondelles..., la femme Sisyphe, celle qui soulève un peu la pierre et que la pierre va écraser, mais quand même, on a pu voir le jour, du fond de nos cavernes.

Confidentiellement, il y a des moments où je me demande si ma pauvre Mouna, vous savez, le camion couché sur la route, c'est pas, elle aussi, énorme et désemparée, je vais oser le dire, une belle âme dans ce monde pourri. Mais je crois que les personnages qui comptent le plus chez Y.K, finalement, ce sont ni les ordures, ni les héros, ce sont les autres. Ceux qu'on voit à peine, qu'on rencontre, brièvement, surgis de derrière une virgule, à peine perceptibles finalement à la surface du texte: le gosse que la fille hystérique de Morituri promet de découper en quartiers, histoire de me prouver qu'elle plaisante pas, la créature presque sans visage, qu'on lapide dans Les hirondelles... un petit tour dans le texte et puis s'en va, et pui s'en meurt, le bébé brûlant de fièvre que Nafa Walid va égorger dans A quoi rêvent les loups, tous les gosses bousculés de L'écrivain. Et d'ailleurs. Souvent à peine un nom, une allusion, un matricule. Ce sont ceux-là qui comptent pour Y.K, c'est pour eux qu'il m'envoie au combat, la cohorte pathétique et obscure des innocents immolés, inscrits aux anonymes profits et pertes de toutes les arrogantes causes, les projets démentiels, les passions frénétiques que l'humanité sort régulièrement de son sac comme prétexte à quelques massacres de plus, sanguinairement inutiles, comme ceux évoqués dans La part du mort, où l'épopée, d'un coup, se met à boiter.

C'est pour les demoiselles d'Annaba ou de Sétif, qui voudraient bien juste un instant pouvoir sourire et rêver, les jeunes gens de Bijaia ou d'Oran, ou d'ailleurs, qui en ont marre de se demander ce qui les attend et ce qu'ils attendent, les chirs,qui voudraient, dans la paix retrouvée des places ou des ruelles, s'asseoir, se souvenir, en jouant aux dés ou aux dames, les mamans d'Algérie, émouvantes, comme toutes les mamans du monde, et qui prient pour que leur bambin ou leur petite fille qui a été à l'école n'y meurt pas déchiqueté par une bombe, ce sont ceux-là, j'en suis sûr, qui le font écrire, Y.K.

Des fois je me dis, en fourrageant dans mes enquêtes, que la seule façon de torpiller l'immonde, c'est de continuer à croire qu'il n'est pas une fatalité, continuer à écrire, parce que contre les mots qui apportent le feu la fumée et la mort, il y a les mots qui sont, sur les brasiers et les charniers du monde, comme de tout petits papillons de l'espoir, et moi, commissaire Llob, avec mon langage des fois de charretier qui jure et se démène pour soulever des tonnes de détritus, ce sont ces mots-là, fragiles et immortels, que je préfère, et c'est pour ces mots-papillons que chaque matin, quand le soleil m'extirpe de mes nuits de cauchemar, je continue à soliloquer, dans le calembour: "OK, commy, aujourd'hui, il y a encore du boulot qui t'attend et tes mots à mettre sur les maux".

C'est pas simple d'être un personnage de Y.K! En plus, il complique, sciemment, Je vais pas donner dans la métaphore pirandellienne (on me le reprocherait) mais il y a des moments où moi-même, tout fin limier que je sois (je rigole) je sais plus si on est dans la fiction ou dans le réel. Il est même arrivé que je fasse l'aller-retour entre les deux. Par exemple, dans Morituri, je me laisse sereinement présenter comme écrivain, pseudonyme Yasmina Khadra, on suppose, et je virevolte un petit moment dans ces ambiguïtés emmêlées. Il brouille les pistes, l'auteur! Il donne le même nom à des personnages qui se ressemblent guère, comme la Cousine K. de L'écrivain et celle du roman.

Dans L'écrivain,encore, un livre de souvenirs, estampillé autobiographie, avec ce que ça comporte de référence au réel, il met en exergue au bouquin une citation de Sid Ali, un de ses personnages de roman! Ou alors, dans L'imposture des mots, il me convoque Y.K, moi, Brahim Llob, avec d'autres personnages, et il convoque Mohamed Moulessehoul lui-même et il me parle, et il leur parle, et on lui répond, on s'engueule, on cherche. Comment va-t-on s'y retrouver, nous les personnages, et vous les lecteurs, si on ne sait plus qui est qui? qui est où? Avec le respect que je vous dois, honorable lecteur, des fois je me marre doucement en me demandant comment vous allez résoudre le rébus, avec dans votre main ce livre qui parle du livre que vous avez dans votre main. Construction en abymes, dit-on. Faut croire que c'est ça, la littérature, un territoire d'abymes, d'abîmes, sous les grandes vagues des phrases ruisselantes d'images et de mots. Une vérité dans les replis des apparences et des fictions.

Bon! C'est pas tout ça! Je vais devoir vous laisser dans votre réalité personnelle et portative où je suis venu rôder, et rejoindre mes textes. Je remets mon costard fripé de commissaire Llob, personnage de roman. A dire vrai, il y a des jours, sur la page imprimée qui sent l'encre et le papier, je me demande: "Je bosse vraiment pour quelqu'un? pour quelque chose?" Une chute de moral, comme on a des chutes de tension, un goût d'angoisse dans la bouche. Et puis je me rince la gorge avec un café, je salue Mouna, et je retourne au boulot. A la phrase suivante. A l'oeuvre.

Pour le commissaire Brahim Llob, par délégation, et avec l'autorisation (indulgente) de Yasmina Khadra, qui n'est en rien responsable de ce texte!

PMF Juin 2004

La question du diable