Le choix d'une langue

A la question "Pourquoi le français?" Yasmina Khadra répond : "Je n'ai pas choisi. Je voulais écrire. En russe, en chinois, en arabe. Mais écrire! Au départ, j'écrivais en arabe. Mon prof d'arabe m'a bafoué, alors que mon prof de français m'a encouragé." Boutade? On peut le penser. Elle paraît pourtant dire l'essentiel. Une langue est choisie pour devenir l'outil d'une exigence : écrire. Le plus souvent, c'est la langue natale qui devient cet outil. Mais on compte nombre d'exceptions. Et ainsi l'Algérien Mohamed Moulessehoul, après avoir écrit en arabe, devient Yasmina Khadra, écrivain de langue française, après et avec quelques autres. Oui, mais voilà : il y a l'histoire.

Le français fut hier la langue du colonisateur. Alors que fallait-il, que faut-il, en faire de ce français : s'en emparer ou l'oublier? Et naît ainsi un débat nourri de considérations idéologiques qui l'exaspèrent, comme si l'élection d'une langue supposait, à quelque titre, l'indignité de l'autre. Ici, des arguments de type rivalorien : universalité, clarté, rigueur et splendeur de la langue française. Le français accorderait à l'écrivain ce que l'autre langue ne saurait tout à fait lui offrir. En face, on reprend l'argumentaire pour en inverser la signification, en montrer l'inanité et l'arrogance, au nom de quoi on glorifiera l'usage de l'arabe dans l'écriture romanesque et poétique pour aller jusqu'à dénoncer, chez ceux qui s'y refusent, une sorte d'allégeance culturelle et linguistique à l'ancien pouvoir colonial .

En Algérie le fiévreux débat est-il en voie de s'apaiser? Il nous est difficile de l'affirmer. Il n'en est pas toujours des grands sujets de polémique comme de ces frontières dont parlait Louise Michel, lignes de craie sur le sol que nos peurs sacralisent, et qu'il suffirait de franchir pour les effacer. A l'évidence, en notre affaire, on ne peut escamoter le problème des destinataires de cette littérature algérienne de langue française, problème qu'un auteur comme Kateb Yacine décide de résoudre en passant d'une littérature romanesque en français à un théâtre en arabe parlé. Pour nous, nous laisserons le débat en l'état. Nous ferons néanmoins une observation : écrire est un projet que l'on conduit toujours un peu seul.

Le prétendu ou réel génie des langues, reconnu chez les "grandes", revendiqué chez les "petites", (les guillemets ont ici leur importance) n'empêche pas que, monolingue ou plurilingue, l'écrivain se persuade assez vite que ce n'est pas la langue, "grande" ou "petite" qui porte l'oeuvre, mais lui. Et s'il entend inscrire la singularité de son oeuvre dans les littératures du monde, il sait que la grâce de la langue choisie lui sera d'un bien moindre secours que la conjonction, quand elle est possible, du don, du talent et du travail. Ce pourrait être cela, l'universalité de l'écriture, que l'on confond quelquefois avec le statut des langues, inscrit dans l'histoire et ses aléas, et sur quoi James Joyce a écrit dans Ulysse un texte magnifique où il est question, dans le monde et le temps, de l'usage vacillant ou reconquis des idiomes glorieux ou méprisés.

Notre interrogation est, pour l'heure, bien différente. Peut-on imaginer que l'écriture de Yasmina Khadra soit, de quelque façon, influencée par la présence en lui de deux langues toujours accessibles : l'arabe et le français? On est tenté de répondre que c'est probable, mais préciser cette influence, se révèle malaisé, et davantage encore pour pour qui n'a, comme nous, aucune connaissance de l'arabe. L'émergence dans le texte français de mots ou de tournures en arabe, ne prouve à peu près rien. Nous voici donc réduit, pour l'essentiel, à des intuitions, des hypothèses, ou des heuristiques, dont il est difficile de garantir la validité. Nous nous replierons donc prudemment sur des constats, et nous en tiendrons au texte. Cela évitera au moins de convertir en système d'analyse la prise en compte des singularités du style de Khadra, qu'on ne saurait rattacher systématiquement à ce jeu d'influences entre les deux langues, l'arabe et le français. Jetons-nous à l'eau.

La langue de Khadra.

Nous emprunteron la plupart de nos exemples à L'écrivain, pour ramasser et rendre plus accessible notre corpus. Quelques citations renverront à d'autres ouvrages.
Métaphores et images : Il y a quelque chose de suprenant dans le style de Khadra, de parfois presque troublant. C'est l'usage de certains mots, assez souvent des verbes ou des adjectifs, auxquels l'auteur donne un sens métaphorique qui aboutit à une sorte d'écart sémantique, un brouillage, dont la mise au point, possible grâce au contexte, laisse une part définitive à la dérive du sens, conférant à la phrase, puis au texte, une musicalité particulière, disons, en ayant conscience de la pauvreté de notre vocabulaire, inattendue. A la page 70 on trouve ainsi : "Elle rougissait dès que son regard craintif trébuchait contre le mien"; l'usage métaphorique du verbe "trébucher", exclut le mot du champ de son acception courante, et donne au propos un aspect insolite, et frappant. Il en est de même pour "les apparences se dénudaient sans vergogne", (p. 80) "l'état de délabrement dans lequel s'effritait ma famille" (p.90) etc.

Ce dernier exemple est en partie révélateur de la stratégie (mais le terme n'est-il pas réducteur?) adoptée. Dans une expression apparemment banale, la substitution du mot attendu (ici se trouvait) par un autre, révèle et réveille l'image preque effacée. D'autres rapides exemples : "La voiture négocia plusieurs venelles grouillantes de badauds"(p. 19) "Les jours de classe se suivaient et se ressemblaient. Ils s'encordaient en une kyrielle de déjà vu inextricable et frustrante". Il arrive que l'expression nous arrête, nous étonne. Deux citations, parmi bien d'autres possibles : "C'était un grand gaillard aux épaules arquées et aux cris sismiques (p. 117) ou "Bien qu'analphabètes à l'émeri..." (p. 162)

Ailleurs, certaines métaphores filées, dont le point de départ est une expression courante, amplifient l'image, la redessinent, la banalité de la comparaison se métamorphosant en exubérance. Ainsi pour le cliché presque figé de "la goutte d'eau dans l'univers" qui, prise d'abord au sens propre, aboutit à une perception onirique et lyrique du réel : "Bien que je ne fusse qu'une goutte d'eau dans l'océan, j'étais persuadé être celle qui ferait déborder la plage pour aller vers les contrées les plus reculées, non dans la foulée d'une tempête, mais juste en goutte d'eau étincelante emportée par le vent ou le cri d'une mouette." Cette façon de revisiter les images traditionnelles, est constante chez Khadra, y compris lorsqu'il s'agit de comparaisons répertoriées dans le langage de la poésie précieuse. Ainsi pour la comparaison, chère à Voiture, entre la Belle et le Jour, que reprend Khadra dans Cousine K. "Lorsqu'elle se lève au petit matin, c'est à peine si elle laissait, quelque chose au jour."

Même chose quand il s'agit de la comparaison convenue du lever du jour avec une renaissance surchargée de couleurs : "Saigné aux quatre veines, l'horizon accouche à la césarienne d'un jour qui finalement, n'aura pas mérité sa peine." ( Morituri première phrase du roman). On note ici, une forme d'animisme qui, fréquent dans l'oeuvre, aboutit à donner vie aux éléments les plus inattendus du récit, détails descriptifs, concepts abstraits, symboles. Quelques exemples, à nouveau empruntés à L'écrivain : " Je regardais le ciel renoncer à ses étoiles... (p. 11) Les choses ne s'arrangèrent pas... elles n'y étaient pas obligées (p. 72). une ombre scélérate obscurcissait l'appartement. ( p.84) -Le jour se levait à contrecoeur sur le quartier des pauvres.( p. 85). Pris dans d'autres textes, et au hasard : "dans un ciel constellé de millions de flamèches, la lune s'escrime à se faire passer pour une baleine. (L'automne... p. 48 )"Le printemps se pavanait, superbe dans sa tunique de sultan, une fleur à la boutonnière, une hirondelle sur le turban" (A quoi rêvent... p. 203.)

Deux remarques: la première sous la forme d'une interrogation à laquelle d'autres pourront peut-être donner une réponse. En s'inspirant de la distinction "faits de langue" "faits de style" comment distinguer ce qui reviendrait ici à une influence culturelle (plus que linguistique), là à un parti pris de l'auteur? La question n'a peut-être aucun sens. La vérité est à chercher dans un entelacs de causes d'où jaillit, comme de sources mêlées, l'écriture. Tout au plus, pourrait-on procéder à quelques repérages qui permettraient de dire : "Ici affleure un élément qui renvoie à la culture, la tradition, peut-être celle du conte ou de la poésie arabe." Nous l'avons dit, cela ne peut rester, dans notre ignorance presque totale de ces réalités, qu'une fragile supposition.

Deuxième remarque: notre analyse ne prend sens que si l'on considère que se juxtapose à ce foisonnement d'images, à cette sorte de baroque, une expression d'une concision extrême, sans apprêt ni fioritures. Comme exemples de cette économie, qui confine à la sécheresse, nous renverrons (dans L'écrivain) à quelques scène: la noyade provoquée par un inconnu sadique et souriant ( p. 28,)l'évocation de l'extinction des feux (p. 74) ou encore celle relatant les retrouvailles de l'auteur devenu adulte avec le sergent qui l'avait tourmenté quand il était encore un élève : tout est dit par le truchement de quelques propositions indépendantes restituant un bref dialogue, un geste, avec l'absolue neutralité d'un constat de greffier ou d'huissier. ( p. 44) Même laconisme pour exprimer le besoin d'amour insatiable et douloureux des enfants qu'une infirmière pourtant attentionnée ne peut combler " : Elle avait beaucoup d'affection, mais l'offre ne pouvait satisfaire le flot diluvien de demandes;" (p. 156). On notera encore, pout tenter de compléter cette sommaire analyse, et en rupture avec ce que nous venons de noter, l'emploi de tournures de la langue classique (l'usage du subjonctif imparfait) ou de termes rares, surgis dans un contexte qui ne les annonçait pas (ainsi le terme équanimité à la page 101 de l'autobiographie.)

Ce maillage de procédés différents qui font basculer de la langue verte à une préciosité revisitée, de tournures classiques à des audaces surprenantes, voilà qui donne au style de Khadra sa singularité et peut susciter le trouble dont nous parlions plus haut. La narration, chez Khadra, résulte d'un travail (ou d'un jeu?) sur la langue, qui pourrait être l'apanage d'écrivains de la francophonie, qui abordent la citadelle "langue française" de l'extérieur, y pénètrent nourris d'autres références, et paraissent vouloir bousculer quelques respectueuses traditions avec une conviction jubilatoire. On n'est guère d'ailleurs guère loin, ce faisant, de la conception de la langue littéraire propre à d'illustres écrivains. Proust ne disait-il pas que "la meilleure façon de défendre une langue, c'est encore de l'attaquer"? C'est que semble faire Khadra, si nous l'avons bien lu.

Le brouillage ou le décalage dont nous avons parlé va d'amble avec de somptueuses descriptions, de hauts moments d'écriture. Ainsi, dans L'écrivain, pour la description de Blida, que nous proposons au bas de cette page, ou, dans de tout autres registres, celle du bordel de la même ville, ou la narration de la fin de Bébé Rose, où la tragédie est contenue, retenue pourrait-on dire, dans des phrases écrites comme à pas comptés. Tout est de la même eau, ou de la même encre, dans cette écriture où quelque chose venu d'ailleurs se mêle au français. Pour ouvrir un peu la perspective de notre analyse, il nous faudra (et le nous est ici collectif) sans doute désormais définitivement prendre en compte la présence d'une écriture différente du français, et qui, à vrai dire, ne nous surprend déjà plus. Se manifesteront sans doute ici ou là quelques indignations; elles n'empêcheront probablement rien.

Cet apport maghrébin, caraïbe, acadien ou créole dans l'édifice ouvert d'une francophonie dont l'exacte définition reste peut-être à formuler, est un fait. Cela attesterait de la fin d'une conception en somme centralisée de cette francophonie. La capitale en reste peut-être Paris, mais les périphéries, Alger, Casablanca, Tunis, Dakar, (et sans doute Montréal, même si la situation du français est ici historiquement différente) ne s'en laissent plus trop compter, et cela risque de nous obliger à abandonner, dans nos jugements sur la chose littéraire en France, quelques références, positions et points-de-vue nobles et dogmatiques dont la prétendument inaltérable validité est aujourd'hui entamée.

PMF Juin 2004

Un texte : l'arrivée à Blida. (L'écrivain p.141)

"---"Blida,Blida, cria le conducteur" écrivait Alphonse Daudet dans Tartarin de Tarascon.
Et Blida surgit au détour d'un virage.
C'était une très belle ville, coquette et parfumée, épanouie au coeur des vergers et de champs étincelants. On l'appelait "la ville des roses"; elle était plus qu'une corbeille en fleurs. Elle paraissait se dorer au soleil, semblable à une sultane languissante dont la robe verdoyante recouvrait de féerie les plaines de la Mitidja. Derrière elle, eunuque obséquieux et attentif, le mont Chréa recueillait ses soupirs, la tête dans les nuages. Le tableau qu'ils nous offraient à eux deux, était si fascinant que nous ne percevions plus le halètement de la locomotive. Le train semblait observer le silence comme s'il foulait la fraîcheur d'un sanctuaire sacré. Dans les réverbérations de l'été, on se serait cru quelque part au paradis. La face collée à la vitre, je contemplais les splendeurs qui se ramifiaient à perte de vue, enguirlandées de fermes radieuses, de chapelets de cyprès et de flammèches étoilées. "

La question du diable